Actualité

Outils

  • Annuaire
  • Plan d'accès
  • Plan du site

Parution d'un article

Parution d'un article

« J’adore les reines du shopping », Agnès Bernard et Sébastien Rouquette, Télévision , revue du CNRS, 2019.

Voici en quelques mots les principaux résultats de ce travail consacré aux réceptions d’une émission de coaching :

« Qu’apprécient dans le programme les spectateurs qui le regardent assidument ? Il est, sans surprise, jugé divertissant. Ils prennent du plaisir à regarder ce programme qui défend le plaisir de la consommation ; et même à le faire de manière voyeuriste, en rentrant dans l’intimité des candidates de la semaine. Mais ce programme est surtout regardé pour les conseils vestimentaires qu’il donne, quitte à accepter les normes du « bien s’habiller » prodigués. Ces téléspectateurs se retrouvent bien dans l’interrogation formulée par l’artiste Mona Junger-Aghababaie : « “comment vais-je m’habiller demain ?” » pour ma réunion, pour mon entretien, pour me promener, pour mon mariage, pour mon anniversaire, etc. […] En m’habillant, j’habille aussi mon identité. Les vêtements représentent mon genre, ma profession, ma génération… Ainsi, les vêtements ont le pouvoir de dissimuler ou de révéler des niveaux de réalité. Dans ce sens, les vêtements construisent notre identité en déconstruisant notre réalité » (Junger-Aghababaie, 2013). Ces spectateurs assidus sont ainsi désireux de s’adapter aux règles vestimentaires qui régissent le monde social tout en étant séduits par la dimension compétitive et ludique du programme qui devient un exutoire, souvent collectif. Comment expliquer ce point de vue ? Cette montée en puissance de l’ascendant des coachs révèle un besoin de reconnaissance individuelle (aider à se réapproprier son corps et à l’accepter) et d’intégration sociale. Ces spectateurs assidus se vantent en tout cas d’avoir trouvé en Cristina Córdula un mentor, un guide, une icône mode, un idéal qui relève de l’irrationnel.

Pour quelles raisons, à l’inverse, une partie des téléspectateurs n’apprécient alors pas ces programmes et ne les regardent-ils pas ? Trois explications émergent. En premier lieu, ils réfutent la légitimité de l’animatrice à s’ériger en guide vestimentaire, s’opposant ainsi frontalement au point de vue des spectateurs assidus. Mais à cette lecture oppositionnelle, s’ajoutent deux autres explications. L’une relève d’une explication genrée qui dépasse le cadre strict de la production de cette émission : Les reines du shopping dévoilent les coulisses de la féminité et participent à la construction d’une identité féminine qui n’intéressent pas de nombreux spectateurs masculins. Mais, il faut le noter, cette deuxième lecture était en quelque sorte anticipée par la chaîne qui a nettement fait le choix de s’adresser aux femmes.

L’autre révèle l’importance croissante accordée par ces spectateurs aux normes de la franchise et de l’honnêteté. C’est une critique interne portée par des spectateurs qui ne remettent pas en cause le principe à donner les règles du « bon goût vestimentaire » mais dont la portée est pourtant très critique dans la mesure où elle éloigne de l’émission des spectateurs qui en acceptent le principe.

Quels bilans alors tirer de cette comparaison ?

Le premier est que si la lecture des spectateurs aimant l’émission et de ceux qui ne l’aiment pas s’oppose, le débat ne porte pas sur la compréhension du programme. En effet, tous voient dans l’émission les caractéristiques mises en évidence par ses analystes : une émission fondée sur la compétition et l’importance accordée à la normalisation du corps. En revanche, ils s’opposent sur l’interprétation à faire de ces caractéristiques. Quand les premiers acceptent l’idée d’être coachés dans « leur propre intérêt », les autres en réfutent le principe. Quand les premiers voient dans les commentaires critiques adressés à l’encontre des concurrentes un bon moyen de se rassurer aux dépens de ces dernières, les seconds voient dans l’émission un dispositif qui favorise la « malhonnêteté ». Il ressort alors de cette comparaison que pour être pleinement satisfait du programme, il faut deux conditions. Le spectateur doit à la fois adhérer à l’idée d’amélioration continue et de perfectibilité de son apparence et à la manière dont ces conseils sont mis en scène, que ce soit par curiosité (comment s’habillent les individus d’un autre milieu social que le mien ?), par souci de partage (regarder ensemble) et sans voir dans les commentaires apportés une méchanceté gratuite jugée insupportable.

Sur un plan théorique, un deuxième bilan doit être tiré de cette comparaison : l’importance qu’il y a – de plus en plus – à prendre en compte « la dimension genrée de l’expérience spectatorielle ». Car au fond, la féminisation d’un grand nombre de programmes diffusés en access prime time des grandes chaînes est bien le reflet d’une certaine féminisation de la culture télévisée. Et cette évolution des stratégies de programmation doit inciter à étudier « la socialisation culturelle selon le genre » (Octobre, 2010). Les résultats de cette analyse compréhensive des réceptions aimant ou n’appréciant pas cette émission de coaching plaident en tout cas en ce sens. »